Vie Paroissiale

Homélie - 5 Juin 2016

À une dizaine de kilomètres de Nazareth, Naïm, une petite bourgade de Galilée qui existe encore aujourd’hui, au sud du mont Thabor. C’est à la porte de cette petite ville que ce jour-là, eut lieu la mémorable croisée de deux cortèges. D’un côté, entrant dans la ville, celui d’un jeune Rabbi appelé Jésus, suivi de ses disciples qui « font route » avec lui, selon la belle formule de l’évangile, et aussi d’une « grande foule », qui, au fil des prédications d’un homme qui ne parle décidément pas comme les autres, s’est agrégée à eux. De l’autre, elle sortant de la ville pour rejoindre le cimetière, une « foule importante », qui accompagne une mère qui vient de perdre son fils. Normalement, ils n’auraient dû que se croiser.

Chacun dans son cortège… Dans une direction, les uns, éplorés de chagrin, en chemin pour aller donner sépulture à ce jeune garçon ; dans l’autre, une troupe nombreuse qui suit Jésus, pour l’écouter encore et l’aider à prêcher dans cette ville, où il restera quelques jours. Jésus et son entourage sont sans doute attendus quelque part, peut-être à la synagogue. Même à l’époque, un peu d’organisation des déplacements de Jésus s’imposait ! On peut imaginer le souci légitime de quelques apôtres, plus particulièrement chargés de l’intendance, Pierre peut-être, de veiller scrupuleusement sur le timing, de gérer au mieux le déplacement de tant de gens, et la nécessité, bien réelle, d’avoir une feuille de route. En somme, de régler un peu tout ça.

Normalement, les deux cortèges n’auraient dû que se croiser. Mais Dieu, effet discret de sa tendresse incroyable, se laisse volontiers dérouter au long des chemins de sa mission. Quant aux apôtres, pouvaient-ils savoir que ce qui se passerait à Naïm et qui marquerait à jamais L’Histoire, n’était pas exactement ce dont il avaient bien mis au point et le déroulement et l’organisation. (Il en faut, de la liberté intérieure, pour lâcher un projet qu’on a bien mis en place !) Au fil des pages de l’évangile, elles sont toujours très émouvantes, ces extraordinaires « sorties de route » de Jésus, qui ont dû faire bisquer les apôtres ; toutes ces déviations d’itinéraires, ces détours imprévus ou attardements sur l’horaire, ces infractions au programme ou au protocole.

Bien sûr que dans son for intérieur, Jésus savait, s’approchant ainsi peu à peu de sa propre mort par le scandale qu’il allait provoquer, qu’il lui faudrait aller jusqu’au miracle de la résurrection publique d’un mort. Lazare, en fond d’écran, et quelques autres, sans doute. Bien sûr que ce geste, à forte valeur de symbole, fait partie de ce qu’il a, dans sa venue messianique, à manifester aux hommes, et il en porte la nécessité, au plus profond de son cœur. Mais, parions que s’il en a le désir, il n’en a pas la programmation. Il laisse venir. Dans les années de la vie publique de Jésus, tout est nécessaire, rien n’est jamais totalement accidentel, mais tout n’est pas non plus pré-programmé, au sens humain de notre goût de l’organisationnel ! Oui, dans le cœur de Jésus, qui n’est pas un robot humanisé venu exécuté sur terre un programme messianique dont le script précis serait déjà écrit, tout est déjà donné, mais rien n’est déjà arrêté. Sans quoi… Dieu n’aurait pas joué vraiment l’aventure humaine, il n’aurait fait que semblant !

Ce jour-là en tout cas, à Naïm, à la croisée des cortèges, son cœur a débordé. Bien avant la croix (mais qui l’a vu ?), son cœur s’est déchiré, s’est fendu. Imaginons un peu la scène et essayons de voir concrètement le chemin. Jésus marche vers la porte de la ville tandis que, en sens inverse, s’approche de lui, en procession, le cercueil d’un jeune homme. Jésus marque alors l’arrêt. Il voit à ses côtés ce jeune homme sans vie mais il ne voit pas que ce jeune homme. A travers lui, il voit toute notre mort, il voit la mort de tous les enfants des hommes, de tous les temps. Il voit aussi la mort de l’enfance en nous, la mort de l’innocence. Tout son scandale. Tout le scandaleux travail de la mort qui est venue empoisonner la création et l’abimer.

Les disciples eux, ne voient pas si profond ! Ils regardent peut-être la montre. Comme nous, souvent ! Une fois salué le cortège funèbre, ils presseront le pas et inviteront Jésus à en faire de même. On est peut-être déjà en retard. C’est qu’il faut être à l’heure à la synagogue. Mais lui a marqué l’arrêt comme on accuse le coup. Plus rien n’existe alors que cette rencontre, le face à face avec le jeune homme, sa mère, ses proches, plus rien que ce surgissement d’un drame humain à la croisée des cortèges. Et il s’est arrêté, comme Dieu seul peut vraiment s’arrêter sur chacune de nos souffrances, pour laisse venir à lui, mais aussi dans son cœur, ce cortège qui n’était pas le sien. Car lui en vérité n’est d’aucun cortège, il peut passer de l’un à l’autre. Il voit surtout cette femme écrasée de chagrin. Il pense alors à sa propre mère, à ce qu’elle connaitra bientôt. Et à cet instant, aux portes de Naïm, ce jour-là, à travers cette femme abimée dans le chagrin, il entend retentir au plus profond de son coeur, les cris des mères.

Il entend, poignante, l’éternelle révolte, (elle est de tous les calendriers de l’histoire des hommes), la révolte de ceux qui souffrent tellement qu’ils ne peuvent alors qu’accuser Dieu : « si Dieu existait, est-ce qu’il permettrait cela ? La mort d’un enfant ! La mort d’un fils unique ! ». Oui, en plein cœur, Dieu est touché. « Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle ». Saisissement de compassion, le mot est sans doute faible pour dire ce que Dieu-fait-homme alors a éprouvé. « Remué dans ses entrailles », disent d’autres traductions, des entrailles quasiment de femme, dont aucun homme seulement humain ne saura jamais la douleur du déchirement. Alors, il sent que le moment est venu. Tant pis pour l’horaire ! La résurrection d’un mort était-elle pour aujourd’hui ? Son cœur saigne, déborde ! Devant ce drame-là, la perte d’un enfant, face à cette douleur qui est sans doute la plus intense qu’un être humain connaisse, il ne peut décidément pas passer son chemin. Il ne peut laisser les cortèges se croiser sans les mêler.

Au plus intime de lui-même, il sait bien qu’en redonnant ainsi la vie en public à un mort, il va faire un pas de plus sur le chemin de sa propre mort. En secret, sous les apparences du miracle, il accepte déjà de donner sa vie pour la Vie. Qui pouvait alors le savoir, le deviner même ? Dans le spectaculaire miracle qu’il va accomplir, les groupies ce jour-là ne verront que la puissance, la force d’un Messie thaumaturge. Mais verront-ils l’amour, le don secret de soi. Verront-il ce qu’il avait alors dans le cœur ? Verront-ils la compassion, à la mesure inimaginable du cœur de Dieu… Comme le miracle pour le miracle, dans ses effets spectaculaires, ne l’intéresse guère, on est frappé (peut-être même frustré) par la simplicité de cette stupéfiante résurrection. Il ne fait pas dans le théâtral, et Hollywood repassera ! C’est que pour le « maitre de la vie et de la mort », ressusciter un mort est aussi facile et ordinaire qu’une simple guérison. Nul besoin d’un scénario compliqué. A la différence même de la première lecture et de la résurrection obtenue par Elie, pas de prière spéciale de supplication, ni même d’un geste de transmission de la vie, comme le fait de s’allonger par trois fois sur le cadavre. Juste une parole, mais quelle parole ! Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi ! La parole du commandement de la Vie ! (Jésus a –il d’ailleurs autre chose à nous dire ?) Pour être plus précis sur cette liturgie si incroyablement simple de la résurrection du jeune homme, une unique parole, certes, mais une parole précédée d’un geste discret, sur lequel on peut passer vite, mais qui pourtant en dit long : il s’approcha et toucha le cercueil. Touchant, ce petit geste, silencieux et tendre, qui précède la parole. Comme dans les funérailles, où l’on aime toucher le cercueil du défunt, lui offrant une ultime caresse de tendresse humaine. Car Dieu ne fait jamais les choses de loin, ni d’en haut. Lui qui se laisse volontiers toucher, il aime et assume aussi toute la tendresse de quelques-uns de ces petits gestes très incarnés.

Il s’approcha et toucha le cercueil. Frères et sœurs, elle est émouvante cette croisée des cortèges aux portes de Naïm, où se produira une des rares résurrections auxquelles Jésus procédera. Bien sûr, et il a dû en croiser d’autres, Jésus n’a pas ressuscité tous les enfants défunts rencontrés sur sa route. Pour un jeune homme ressuscité un jour, dans une petite bourgade de Galilée, combien de millions d’autres qui n’ont pas eu cette chance ! Mais il est clair que dans cette intervention exceptionnelle, il nous donne à l’avance le signe de ce qui arrivera pour tous, un jour, à la fin des temps, quand « Le Seigneur essuiera les larmes sur tous les visages » (Is,25, 7-8), quand, et sans en ignorer aucune, « il essuiera toute larme » (Ap 21,3-4). Et à Naïm, si le Christ a voulu mêlé les deux cortèges et ressusciter ce jeune homme, ce n’est pas sous l’effet d’une forte émotion que le coeur de Dieu lui-même n’a pas voulu s’épargner. Ce n’est pas simplement pour faire à une famille le cadeau inespéré d’une belle consolation, c’est pour « rendre un fils à sa mère ». « Rendre un fils à sa mère », c’est plus profondément, et de façon mystérieusement eschatologique, annoncer la victoire sur les toutes déchirures humaines et toutes les séparations les plus irrémédiables. Frères et sœurs, ce que nous dit cette page d’évangile, c’est qu’un jour, nous serons rendus les uns aux autres !

Ce temps que notre cœur désire si fort, peut nous paraître bien loin encore, ou bien hypothétique. Sachons changer de direction ! Sortons des cortèges ! Et puissions-nous dès maintenant passer d’un cortège à l’autre : quitter le cortège du deuil, celui qui ne mène qu’au cimetière, pour passer dans le cortège qui suit le Christ, celui de l’espérance et de la Vie. Oui, souvenons-nous toujours de Naïm, pour croire, indéfectiblement, qu’aucune séparation, aucune déchirure n’est définitive, et qu’en plénitude, l’amour et la vie nous seront un jour rendus! Amen.

Cathédrale Saint-Jean. 10 dimanche ordinaire C (Luc7, 11-17) 5 juin 16

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