Vie Paroissiale

Homélie - 25 Septembre 2016

Frères et sœurs, ce riche et ce pauvre, l’un superbement habillé et bien nourri, l’autre malade et affamé, Jésus nous les présente pour ainsi dire face à face. Et pourtant, pendant leur vie comme après leur mort, qu’ils sont loin l’un de l’autre, si loin…

Un abîme irrémédiable semble les séparer. Lazare, remarquons le, a un nom : comme si, devant Dieu, un pauvre n’était jamais un numéro anonyme. Et Lazare en hébreu veut dire « Dieu aide ». Le riche connaissait-il assez l’hébreu, qui n’a pas compris à temps pourquoi Dieu mettait un pauvre à sa porte, sinon pour l’aider ? C’est si difficile de comprendre que ce sont les riches qui ont besoin des pauvres, plus encore que l’inverse ! Lui n’a pas d’autre nom, triste nom, que celui que lui donnent ses biens : « le riche ». Le riche ! Comme s’il n’était jamais allé au bout de son humanité, ni entré pleinement dans le mystère de son vrai nom, de ce nom encore inconnu de lui par lequel Dieu aussi l’appelle…Depuis l’étage de sa maison où tous ses repas étaient des banquets, il n’a pas vu Lazare, couché devant sa porte. Ou plutôt, s’il l’a vu et même un peu connu (comment en effet saurait-il son nom dans l’au-delà ?), il n’a pas trop voulu le voir, sinon comme un élément du décor. Il n’a jamais compris que le pauvre pourrait être aussi sa bénédiction, et même son salut ! Non, les riches ne savent pas bien à quel point ils ont besoin des pauvres. Au mieux, ils croient qu’il s’agit de leur faire l’aumône, et grâce à eux, de faire leur devoir et mettre en paix leur conscience. Ses richesses décidément l’ont grisé et aveuglé. Les restes de sa table bien sûr, -et il devait y en avoir- ne sont sans doute jamais vraiment tombés dans la main du mendiant. Bien pire : avant ce jour, il n’a jamais pris au sérieux, dans une vraie rencontre, le mystère de la pauvreté, et comme riche qu’il était, ce qu’il devait, lui, en recevoir, au plus intime de sa vie. Il avait à donner au pauvre (l’a-t-il seulement fait ?) mais son drame, c’est qu’il n’avait rien à lui demander, ni rien à recevoir de lui. Car la pauvreté n’est pas qu’un problème, elle est aussi un mystère. Parfois même, pour les riches, une grâce. Frères et sœurs, cette parabole en deux tableaux contrastés, Jésus ne nous la raconte pas seulement pour soulever notre émotion face au pauvre et notre indignation contre le riche. Une parabole n’est pas une fable, et celle-ci pas davantage une leçon simpliste dont ce vers bien célèbre des Plaideurs de Racine, « Tel qui rit vendredi dimanche pleurera » serait la bonne morale ! Si Jésus force les oppositions, ce n’est pas pour faire choc, mais pour nous ouvrir au mystère plus profond de la foi, et nous introduire au mystère théologal de la pauvreté, comprise aussi comme une vocation surnaturelle de tout homme. Se savoir fondamentalement pauvre devant Dieu et devant les hommes, et reconnaître fondamentalement qu’on a besoin de lui. La pauvreté bien sûr est un fléau humain contre lequel il faut lutter. Nous devons engager toutes nos forces pour la réduire, en prenant garde cependant de ne pas y mêler notre suffisance humaine, et de réduire les pauvres à une catégorie abstraite, un « problème de société » qui mobilisera notre bonne conscience. Nous devons certes lutter contre la pauvreté, mais plus encore aimer les pauvres, nous mettre à leur écoute, à leur école, et savoir aussi recevoir d’eux. Si Jésus d’ailleurs dit que les pauvres, nous en aurons toujours, ce n’est pas pour décourager à l’avance tous nos louables efforts, c’est presque comme une bénédiction à recevoir, une nécessité quasi surnaturelle de leur présence pour rappeler ce mystère que les pauvres sont là aussi pour aider les riches (et pas seulement l’inverse), peut-être même pour contribuer à les sauver (cf « Lazare » : dieu aide). Mais les riches le savent-ils ? Et c’est en un sens la deuxième scène de ce petit drame qui est la plus importante. Le riche meurt. On l’enterre : précision apparemment inutile, mais suggestive. Purement et simplement « enterré », enseveli, pour finir, sous le poids de richesses qui déjà l’avaient comme rivé à la terre. Lazare, plus léger, meurt à son tour : les anges le conduisent « dans le sein d’Abraham » où, délesté de tout, il a désormais une place d’honneur. Ne cherchons pas trop dans cette scène des clartés sur l’au-delà. Pour se faire comprendre, Jésus le décrit d’après les conceptions juives de son temps. (C’est le sens de la parabole qui compte, sa pointe et non son cadre). Le riche enfin voit Lazare, mais de loin, et trop tard. Lui dont le cœur était blindé comme un coffre-fort, lui qui n’avait besoin de personne et n’attendait rien ni des hommes ni de Dieu (c’est bien là le risque véritable de la richesse !), il est désormais condamné à vivre éternellement seul. Or, (c’est assez émouvant), le voilà maintenant qui a soif de cette communion fraternelle qui assure le vrai bonheur ; soif de ce qu’il avait refusé durant sa vie terrestre. C’est sans doute cela l’enfer. L’enfer, ce n’est pas les autres, mais leur absence, et leur absence éternelle. Un enfer au fond bien plus terrible que celui où était plongé Lazare, du temps de sa détresse physique et morale. Frères et sœurs, Jésus ne raconte pas cette parabole pour promettre l’enfer aux riches et le paradis aux pauvres. Il s’adresse à nous, qui pouvons aussi au fil de nos années rester prisonniers de nos richesses, ne plus rien avoir à recevoir des pauvres, et nous couper du mystère de la pauvreté. Il nous est dit que sur la terre, le riche a encore cinq frères ; cinq frères, et même davantage, si nous comprenons que nous sommes du nombre… Faut-il que notre dernière heure soit arrivée pour que nous prenions (enfin) la mesure de ce qu’engage une vie ? Sachant combien grandes il va ouvrir les portes du salut par la puissance de la Croix, Jésus ne veut pas que nous nous démobilisions de nos responsabilités terrestres. S’il ne fait pas la morale (celle du riche et du pauvre), oui, il nous exhorte à prendre au sérieux notre passage sur terre. Nous qui vivons parfois au fil des jours, sans trop y penser, comme des riches… Riches de ces jours qui passent, apparemment inépuisables, et qui passent si vite pourtant. Avant qu’il ne soit trop tard, il vient avec Lazare réveiller et notre engagement humain et notre vocation spirituelle. Un dernier commentaire, si vous me permettez, sur ce passage d’évangile. Dans une parabole, il est souvent profitable de chercher où Jésus se laisse deviner, où on peut l’entrevoir, en creux. Ici, bien sûr dans la figure du pauvre, à ne jamais manquer à la porte de nos maisons, ce pauvre dans lequel tout chrétien est invité à reconnaître quelque chose du visage du Christ. Mais surtout dans ce « quelqu’un », évoqué de façon apparemment toute théorique à la fin de la parabole, « ce quelqu’un, qui pourra bien ressusciter d’entre les morts », sans que les riches ne soient encore vraiment convaincus. En disant cela, en disant ces mots qu’il met dans la bouche d’Abraham, Jésus savait bien ce qu’il disait, et de qui en vérité il parlait. Quand il raconte cette parabole, il sait que le don de sa vie sur la Croix ne convaincra pas. Pas tout le monde, du moins. « S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus ». Devant des auditeurs qui, à cet instant, ne pouvaient pas alors mesurer ce qu’il disait en évoquant ce possible endurcissement du cœur de l’homme face à Dieu, on imagine alors sa solitude, son émotion contenue. C’est bien pour sauver le plus grand nombre, pour arracher les riches à ces richesses qui n’en sont pas qu’il va donner totalement sa vie. Et pourtant ? « Quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus ». Ils ne seront pas convaincus, parce qu’ils n’auront pas trouvé la part intime et profonde de leur propre pauvreté. Quels accents de tragédie, quel poids de compassion profonde dans sa voix au moment de prononcer cette phrase ? Quelqu’un alors a-t-il pu l’entendre ? Nous-mêmes, l’entendons-nous ce matin ? « S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus… ». A la fin de cette parabole, c’est un peu de la Croix déjà, bien avant la Croix… En la racontant, la possibilité de leur « non » à venir touchait déjà son cœur, elle ne cesse de le toucher encore. Dieu laisse alors entendre sa pauvreté, son incroyable pauvreté de mendiant devant l’impensable don de liberté qu’il a fait aux hommes. Mais pour autant, abandonne-t-il à jamais ces « ils » qui n’étaient et ne sont toujours pas convaincus ? « Souviens toi » dit Abraham au riche. Frères et sœurs, souvenons-nous, en recevant ce matin l’eucharistie, que Jésus a livré sa vie pour que nous donnions la nôtre. Si nous ne partageons pas nos richesses, nos connaissances, nos compétences, notre temps, notre vie en vérité, nous creuserons autour de nous un abîme infranchissable, comme il le fut pour le riche de la parabole. Si nous ne nous reconnaissons pas pauvres nous-mêmes, en nous mettant à l’école des pauvres, nous creuserons un abîme infranchissable qui nous séparera de Dieu. Infranchissable à jamais ? Cette histoire se passe avant la résurrection de Jésus : or la Rédemption du Christ est bien plus puissante que nous l’imaginons. Jésus n’est pas d’abord venu régler leur compte aux riches, il est venu s’asseoir aussi à leur table. Si l’évangile est vraiment une bonne nouvelle, c’est que le Ciel ne leur est pas définitivement fermé, même à ceux qui ont presque dépassé la date limite pour candidater ! Qu’on pense au bon larron ! Je suis donc prêt à prendre un pari sur celui que l’on appelle à tort le mauvais riche. J’ai du mal à l’imaginer éternellement dans la fournaise de son seul aveuglement terrestre. Là où il en est, dans ce repentir sincère et le souci touchant qu’il a du salut de ses frères, je vois une réelle conversion ; il a dû lui suffire d’un mot. A des paroissiens rigoristes qui manquaient d’espérance sur les suicidés, le Curé d’Ars disait qu’entre le pont et la rivière, on ne savait jamais ce qui pouvait se passer et qu’il pouvait se passer bien des choses ! Des choses : rien moins en vérité qu’un mot, ce beau mot ultime de l’ouvrier de la dernière heure, un simple mot et un mot simple à la fois, en forme de « Oui » à Jésus, que chacun le moment venu, dans le secret du soir de sa vie, prononcera librement, de manière unique. Ce mot, je suis sûr que le riche de la parabole l’avait sur le bout de sa langue brûlante, et Lazare a bien dû mettre finalement son doigt de fraîcheur sur sa langue pour qu’il le prononce, enfin. On sait ici bas ce que les pauvres doivent parfois aux riches. Mais verra-t-on un jour, dans le mystère de la « communion des saints » (dont on ne parle hélas presque plus), ce que les riches, dans l’invisible, doivent aux pauvres ? Le cœur du Christ, frères et sœurs, est bien plus grand encore que le sein d’Abraham ! Oui, notre espérance de salut est grande, pour les pauvres, et même pour les riches, et aussi pour le lien surnaturel qui les unit. L’éternité vient secrètement frôler chacune de nos journées. Dès aujourd’hui, riche ou pauvre, et bien avant ce jour où pour chacun d’entre nous le rideau se lèvera sur le monde nouveau, souvenons-nous de la seule monnaie qui vaille. De la seule monnaie qui a cours dans l’au-delà, une monnaie à l’abri de toutes les dévaluations : la monnaie de nos dons, jusqu’au don suprême de notre vie. Le don de notre vie, la plus grande de toutes nos pauvretés et pourtant notre seule et vraie richesse. Amen.

Cathédrale Saint-Jean, 26ème dim ord. C, 25/09/13 (Luc, 16, 19-31)

 

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