Vie Paroissiale

Homélie - 13 novembre 2016

Voilà, F et S, des paroles difficiles à comprendre, et il aurait fallu être là pour bien entendre quelle fut exactement l’intonation du Christ au moment où il prononça ces prophéties effrayantes. Ni celle d’un prédicateur de malheur, un brin vengeur et théâtral, amateur du genre apocalyptique qui terrifie « à grands spectacle » pour mieux récupérer ensuite. Ni celle d’un gourou artificiellement rassurant, forcément « zen » in fine, accablant le cours abominable de l’histoire humaine pour nous en détourner, et nous convaincre que le monde est décidément bien mauvais, qu’il n’est définitivement qu’une bauge à fuir pour la « vraie vie » qui est forcément « ailleurs ».

Y a t-il eu alors un apôtre à l’oreille assez fine pour entendre, dans ces prévisions redoutables, comme des larmes secrètes et contenues ; pour deviner sur le front du Christ, à ce moment de grande intensité de sa prédication, d’invisibles gouttes de sueur, et peut-être de sang, déjà. Car ce monde, qui saura jamais à quel point Dieu l’a aimé et l’aime ! Il l’a crée, et avec quel soin ; il l’a béni, et en son fils, il est même venu l’habiter. Pendant des années, à hauteur d’homme, il en a parcouru les chemins, goûté les saveurs, aimé les visages et admiré les couchers de soleil. Qui mieux que lui en sait le prix ! Comment se résoudre à le voir ainsi tellement abimé, si irréversiblement en voie de destruction. Non, pour Dieu, la vraie vie n’est pas forcément ailleurs ! Avec les mots de ce matin, Jésus ne vient donc pas nous soustraire au monde et à son histoire, ni nous démobiliser devant le mystère du mal qui se déchaine et semblera un jour l’emporter. Et cependant, Jésus n’est pas non plus victime avant l’heure de la « positive attitude », il n’est guère optimiste et ne nous raconte pas d’histoires: guerres, soulèvements, tremblements de terre, épidémies, famines, persécutions, Jésus les annonce avec une certaine gravité, sans préciser à quelle date ces fléaux ravageront notre planète. Aujourd’hui, en ce dimanche où nous faisons mémoire de l’effroyable tuerie parisienne d’il y a un an, nous ne savons que trop que c’est à notre génération et à celles qui suivront que ces paroles s’adressent, plus que jamais. Cet évangile n’est pas, n’est plus… seulement pour demain. Ce sombre tableau de l’état du monde, qui pourrait en douter, il est maintenant bien là, sous nos yeux. Et Jésus précise : Il faut que cela arrive d’abord. Quelle curieuse, peut-être même, pour certains, quelle révoltante nécessité à ce que cela arrive d’abord ! Sous l’effet d’une vieille morale doloriste qui n’envisage le réconfort qu’après l’effort, mieux encore, après l’épreuve, la formule semble ressortir d’un Dieu un brin sadique, qui n’interviendra au final qu’après avoir bien laissé le monde à ses catastrophes généralisées. Quelle nécessité y a-t-il à ce que cela arrive d’abord ? Dieu, ce Dieu de miséricorde dont nous approfondissons cette année le visage, ne peut-il donc pas épargner un peu l’histoire humaine ? Il faut que cela arrive d’abord. Certes, l’affirmation de Jésus ne vise peut-être qu’une nécessité extérieure à lui, très contingente au dessein de Dieu, simple constat prophétique dont il n’est en rien la source. Un peu comme s’il nous disait : l’exercice de votre liberté, votre terrible liberté d’hommes, en fera, hélas, passer le monde par là, je le sais, je vous l’annonce, je le regrette… Interprétation rassurante, qui lave Dieu de tout soupçon, mais qui ne satisfait pas complètement. On pressent comme une autre nécessité, ni totalement factuelle ni mécaniquement chronologique. Il faut –apparemment/mystérieusement- que cela arrive d’abord. Car si Dieu ne veut pas le mal, il le permet. Entre soupçon de sadisme d’un côté et insinuation de passivité, ou de fatalisme de l’autre, il faut donc réussir à lui faire confiance. Pour nous y aider, Raïssa Maritain disait que Dieu sait ce qu’il permet. Alors, pourquoi donc faut-il que cela arrive, d’abord ? C’est un grand mystère… Peut-être faut-il que tout le mal sorte, qu’il sorte d’abord, comme un mauvais bouton. Que le combat eschatologique aille à son terme, comme un abcès à laisser mûrir. Pas de doute qu’en bon médecin, Dieu assistera alors le malade jusqu’à rémission. Il lui tiendra la main, ne quittera pas son chevet. Il lui dira surtout qu’après ce d’abord, il y aura un après. Dans le monde ancien, on imaginait un Dieu fort, tout-puissant et qui faisait aux hommes le don de sa grâce. Dans les temps qui sont les nôtres, F et S, et c’est bouleversant autant que déstabilisant, on découvre un Dieu presque mendiant qui fait surtout aux hommes l’aumône de leur confiance. Lui ferons-nous confiance ? Cela s’appelle la foi. Foi dans l’idée que, si Dieu est celui que nous croyons, de toutes ces abominations de l’histoire qu’il n’a pas voulues, il fera quelque chose… Et quelque chose de beau ! Mais c’est au Ciel seulement qu’on verra bien quoi…

En attendant, que faire ? Plus encore que le taux de notre cholestérol, surveiller celui de nos peurs : Ne soyez pas terrifiés, nous dit le Christ ! « N’ayez pas peur », avait significativement redit prophétiquement derrière lui Saint Jean-Paul II, pour ouvrir son pontificat et le nouveau millénaire dans lequel il lui a été donné, comme vicaire du Christ, de nous introduire. Ne soyez pas terrifiés… Jésus comme personne sait bien comment la peur peut gagner, qu’elle est un terrible poison qui a vite fait de prendre toute la place. De prendre la place de l’amour surtout ! Son invitation à « rester zen », à ne pas nous effrayer devant de telles catastrophes ne procède en vérité pas d’un détachement, d’un mépris et encore moins d’un dégoût du monde et de ce qu’il va devenir. C’est plutôt une convocation urgente à l’amour ! Contre la peur qui gagne, moins les anxiolytiques que le réveil de l’amour. C’est le programme de Saint-François : « là où est la haine, que je mette l’amour ». Au soir du monde, ce sera la seule et dernière mission. De l’amour, sans mesure, et même pour ce monde et ce qu’il devient, un monde en proie à tant de misères, comme à un grand, un très grand blessé. Ne soyez pas terrifiés. Pas seulement un conseil, mais un appel ! Un appel à la compassion profonde pour des temps à l’agonie. La compassion, la vraie, est l’antidote la plus sûre à la peur ; car si la peur démobilise, paralyse et anesthésie, la compassion, elle, mobilise : elle préserve l’attention, la garde vive et dispose à la prière en suscitant l’engagement. Quant à nos peurs qui reviennent toujours ? En ferons-nous jamais l’économie ? Ne cherchons pas tant à les évacuer ni à les maîtriser qu’à les déverser alors dans le cœur de celui qui, jusqu’à la fin du monde, restera en agonie en tous ceux qui souffrent et que frappent impitoyablement cataclysmes et conflits. Rappelons-nous que Jésus lui-même, quand il est entré dans le domaine de Gethsémani, a commencé, écrit Saint Marc, à ressentir frayeur et angoisse. C’est Luc qui précise qu’alors, « sa sueur devint comme des caillots de sang qui tombaient à terre ». Ce frémissement de tout son être n’a pas pour autant tourné à la panique, puisqu’il s’en est remis à son Père, dans une réaction de totale confiance filiale. S’il a laissé un temps la frayeur faire impression sur lui, c’était en vérité par amour, pour se charger de nos propres peurs, de toutes nos terribles peurs et de les racheter. Certes, il ne les a pas évacuées, comme par miracle ; mais dans les peurs qui nous saisissent, il a ainsi ouvert un espace à l’espérance. Une espérance que produit la persévérance, à laquelle il nous invite si fortement ce matin : C ‘est par votre persévérance que vous garderez la vie. La persévérance : encore un mot difficile. Rien à voir avec un serrement de mâchoires, un stoïcisme crispé. En-durer, c’est souvent durer par le dedans, et c’est une question de cœur ouvert plus que de muscle tendu ! Les lectures de ce matin nous mettent aussi en garde contre l’inertie, à laquelle nous serions tentés de nous laisser aller si trop de frayeur nous paralyse. Il est vrai que de faux messies s’efforcent régulièrement de nous entraîner dans leurs illusions. A les en croire, devant tant de guerres, de révolutions, de bouleversement planétaires, à quoi bon organiser encore la terre quand le monde se défait. A quoi bon ? Plutôt, aller valser avec l’orchestre qui joue toujours sur le pont du Titanic et boire une dernière coupe : en somme, à grandes rasades de jouissances effrénées, anesthésier l’angoisse et opter pour l’indifférence. Saint Paul, vous l’avez entendu, fustige avec énergie les parasites. Il écrit aux chrétiens de Thessalonique chez qui une vague de paresse se répandait, car ils s’imaginaient qu’après la persécution, le Seigneur reviendrait bientôt pour les emporter dans son triomphe. A ceux qui se démobilisent, il rappelle l’appel du Christ : qu’il travaillent dans le calme, (dans le calme !...) , pour manger le pain qu’ils auront gagné.

F et S, devant les phénomènes de grande ampleur, terribles, qui souvent nous dépassent, et nous donnent d’éprouver si cruellement notre impuissance, il nous faudra toujours croire aux petites choses. Ne pas perdre foi en elles ! A notre tour de ne pas baisser les bras et de préparer, dans l’accomplissement de nos tâches quotidiennes les plus ordinaires, la transformation finale de l’univers en y construisant rien moins que le Royaume de Dieu. Ce que vous contemplez, des jours viendront ou il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. Jésus ne veut pas ici nous affoler, mais nous redonner une incroyable liberté. La liberté des enfants de Dieu ! Celle qui n’idolâtre rien des choses de ce monde. Celle de croire surtout que la plus banale de nos activités, si elle est inspirée par une charité vraie, inverse le cours du mal et contribue secrètement à l’édification du Royaume. Nos mille gestes de tendresse, tous nos actes d’amour vrais, inlassablement posés dans le secret au nom de Jésus, certains pourront les juger dérisoires. Ils sont pourtant les petites pierres invisibles d’un temple qui lui, restera debout, et à jamais. Jésus en a posé la première pierre. De ce temple-là qui s’édifie dans l’invisible et ce jusqu’au soir du monde, quel qu’il sera alors, dans les jours de peur ou de grand découragement, puissions-nous, par la prière, en pressentir l’incroyable beauté et en désirer ardemment le terme ! Amen.

Cathédrale Saint Jean Dimanche 13 novembre (33ème dim ordinaire) Luc, 21, 5-19

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