Vie Paroissiale

Homélie - 12 novembre 2017

Faut-il être bien étourdi pour prendre sa lampe et pas assez d’huile !

Faut-il être un peu mesquin pour refuser d’en donner un peu à celles qui ont oubliée d’en prendre suffisamment et en manquent ! A première vue, l’histoire de ces cinq folles et de ces cinq pimbêches n’a rien de très moral… Mais ce récit de Jésus n’est pas là pour mettre en scène des cigales imprévoyantes et des fourmis peu prêteuses. Ce n’est pas une fable de La Fontaine que Jésus nous conte là. Nous sommes bien dans l’évangile de Matthieu, au cœur du cinquième et dernier enseignement du Christ qu’on appelle parfois le discours sur la fin des temps.

La parabole dite des Vierges folles et de Vierges sages ressemble d’ailleurs à celles qui la précédent, et qu’on appelées parfois les « Paraboles de crise », celle du cambrioleur et du maître de maison, qui surviennent tous à l’improviste. A travers la mésaventure des cinq vierges étourdies, Jésus, bien sûr, veut nous dire des choses bien plus profondes. Il ne s’agit pas ici de faire l’apologie morale de la prévoyance, qui est certes une vertu humaine, mais qui peut aussi se changer parfois en tentation. S’agissant de la prévoyance d’ailleurs, avec le passage célèbre où Jésus donne en modèle le lys des champs (et en se souvenant de la manne des pères au désert), l’Evangile prône plutôt la confiance en Dieu, au jour le jour, et ne craint pas de nuancer très sensiblement cette petite sagesse précautionneuse pour agent d’assurance. Il s’agit encore moins de légitimer l’attitude frileuse et égoïste des vierges avisées, très contraire à l’esprit de l’évangile, qui refusent de partager leur huile avec les vierges insensées, de peur d’en manquer à leur tour…

Une parabole ne peut tout dire, et ne veut pas tout dire. Il ne faut pas la lire « à la lettre » avec transposition automatique, mais la comprendre plus finement à partir de son intention, de sa pointe, et ici à partir de sa fin. Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure. Par trois fois et par trois paraboles différentes, Jésus curieusement insiste et tient visiblement à réveiller notre vigilance. Il nous appelle ainsi à vivre en état d’attente permanente, en état de désir, dans le désir aiguisé de la rencontre avec le Seigneur. Ce moment -nous n’en connaissons ni le jour ni l’heure-, où il viendra au terme de l’histoire humaine pour lui donner sa fin en apparaissant dans sa gloire. Celui où, pour chacun de nous, au moment de notre mort, il se montrera personnellement pour nous prendre éternellement avec lui. A quoi bon, direz-vous, trois paraboles et une telle insistance sur ce moment-là, et sur l’importance de notre vigilance pour ce moment là ? C’est que Jésus connaît bien notre humanité, et nos misères humaines. Il sait que souvent, dans nos vies, nous avons de grandes visées, mais une mémoire courte. Ainsi, la plupart d’entre nous, présents ce matin à cette célébration, avons déjà rencontré le Christ, et c’est dons entendu, nous l’attendons…Nous l’avons même parfois rencontré de façon intime, sensible, intense, à travers telle personne, telle communauté, telle liturgie ou tel événement de notre vie. Une rencontre inaugurale, forte, décisive, « tout feu tout flamme » si j’ose dire, avec toutes les lumières du Thabor. Mais voilà : avec le temps va tout s’en va….le temps passe, les jours passent, les années passent, et nous nous habituons au fait que cette rencontre définitive, celle de notre mort ou celle de la fin du monde, pour laquelle à certains moments nous avons pu nous sentir si prêts, n’est finalement pas pour tout de suite, ne s’est pas produite…

Se produira-t-elle d’ailleurs ? Il arrive même qu’on l’oublie, qu’on vive en zappant un peu la fin ! Nous pouvons alors nous assoupir, nous habituer à notre situation, et en vérité, cesser d’attendre. Cesser de désirer… Cesser de vivre au fond, en devenant petits rentiers de notre vie au quotidien, confortable parfois, dans lequel sournoisement travaille le terrible démon du « à quoi bon ? » qui guette. Et qu’est-ce en vérité que l’huile des lampes, sinon l’espérance, qui veille secrètement dans notre cœur, qui y entretient le désir, celui là même qui nous fait éprouver le manque, qui ne se rassasie jamais, ne se lasse pas d’attendre et ne se satisfait jamais du seul temps présent, comme si notre vie terrestre ne devait au fond jamais finir ou comme si le monde devait toujours éternellement tourner, comme il tourne. Dans ces paraboles, ce que Jésus a tellement à cœur de nous demander, c’est de ne pas laisser en nous se tarir l’huile du désir, de l’attente, l’huile de l’espérance surtout ! Frères et sœurs, nous vivons dans une société qui sans cesse, par les médias, par la nouveauté permanente des produits qu’elle met sous nos yeux, excite notre curiosité et mobilise notre attention. Les nouvelles succèdent aux nouvelles, les modes aux modes et l’espérance imperceptiblement s’endort dans nos cœurs. Les envies sont permanentes, mais le désir profond s’émousse et avec lui la vie, la vraie s’atrophie. Il s’agit plus seulement aujourd’hui de savoir s’il y a une vie après la mort, mais surtout avant ! A force de vivre dans la stimulation d’une société de consommation qui ne desserre rien de son étau asservissant, et nous conditionne au « tout, tout de suite », nous perdons le goût de manquer, le goût d’attendre, nous nous déshabituons de l’ardeur à désirer, à durer dans l’espérance et à en faire le cœur profond et vivant de nos vies. Et à mesure que baisse le niveau d’huile, nous sommes tentés d’être déçus, blasés, découragés.

« Tout nouveau, tout beau » : la lampe un jour a donc été pleine, bien pleine, mais comment a t-elle pu se vider si vite ? Nous nous sommes emballés pour une liturgie, une communauté qui nous a permis une vraie rencontre avec le Christ, nous avons vécu intensément un sacrement, le mariage ou l’ordination qui authentiquement nous a configuré au Christ. Mais inévitablement, au fil du temps, les insuffisances de l’Eglise, les misères de ses pasteurs, les péchés de nos frères et par dessous tout notre propre péché nous conduisent immanquablement à la déception. Nous prenons un coup de vieux à l’âme ! Oui, ce qui menace le plus l’espérance, cette « petite fille espérance » dont parlait Péguy, éternellement jeune, c’est la déception, qui est un poison, et son insinuation sournoise, imperceptible dans nos cœurs ; déception qui ne dit parfois pas son nom, déception par rapport à l’Eglise, par rapport à nos frères, à nos amis, notre conjoint, déception par rapport à nous mêmes, la pire peut-être et le plus dangereuse. A cela s’ajoute que Dieu lui même peut, àprès quelques années, se rendre moins sensible, moins perceptible… C’est là, frères et sœurs, que le danger nous guette. C’est là que Jésus est secrètement très attentif à nous. Non pas (même si cela arrive aussi parfois) que nous soyons alors tentés de tout envoyer promener, selon l’expression consacrée. Non, pour la plupart d’entre nous, nous ne changeons rien en apparence à notre situation, mais nous nous habituons, nous devenons des fonctionnaires de notre propre vie, des gérants a minima de notre relation au Christ. Et un beau jour, c’est alors l’habitude qui nous tient, ou pire, la résignation, mais ce n’est plus ni la ferveur ni la charité véritable.

Dans ce grand texte final de la Bible qu’est L’Apocalypse, par l’intermédiaire de Jean, le Seigneur s’adresse aux sept Églises qui on t toute encore une conversion à vivre. A l’Eglise d’Ephèse, une belle communauté qui a fait pourtant preuve de fidélité et même de persévérance dans le courage, il lui déclare : Tu as de la constance : n’as tu pas souffert pour mon nom sans te lasser ? Mais j’ai contre toi que tu as perdu ton amour d’autrefois » Tu as perdu ton amour d’autrefois ! Cette ferveur aimerait tant qu’lle retrouve, d’autres la traduisent par « ton premier amour », ou « ton amour de jeunesse »… Malheur à celui qui, sans y prendre garde, laisse se tarir son amour d’autrefois, son vrai désir. Car personne alors ne pourra lui en passer…

F et S, on comprend pourquoi Jésus surveille de près le niveau d’huile dans nos cœurs. Cet évangile arrive à point nommé, au terme (qui se rapproche) de notre année liturgique, pour réveiller en nous l’attente eschatologique et l’espérance. Que jamais l’huile de nos lampes ne devienne le simple et ordinaire lubrifiant de l’habitude. Que l’huile de nos cœurs soit un vrai cobustible de l’amour ! (Saint Augustin, dont le diocèse était tout entier une terre à oliviers, répète sans cesse dans ses sermons que l’huile, c’est le symbole de l’amour). Cet amour, qui n’est pas seulement celui de notre pauvre cœur humain, qui s’use vite, arrive vite à pénurie, mais l’amour même du cœur du Christ, sur lequel nous avons été greffés et dont nous avons été oints le jour de notre baptême. Oui, il est l’huile de nos lampes ! Laissons le verser de cet amour-là dans nos lampes pour qu’elles en débordent toujours !

Que cette eucharistie de ce matin nous fasse le plein et que de dimanche en dimanche, à mesure que nos vies avancent, que chaque eucharistie nous enfonce plus profondément dans la miséricorde de Dieu qui nous donne la clé de l’amour et l’huile à profusion. On comprend maintenant l’insistance de Jésus dans sa parabole… Car la pire des misère, c’est au fond de manquer de flamme. Quand autour de nous , le monde se refroidit dans les âmes, puisse le cœur des disciples toujours brûler et brûler jusqu’au dernier soir, ne jamais manquer de ce combustible essentiel qui est en vérité le Christ lui-même, et dont on ne pourra faire trafic dans l’urgence au dernier moment. Ne nous fions donc pas à ceux qui nous rabâchent à l’envi que le temps c’est de l’argent ! Croyons bien plutôt, en écoutant bien le Christ et en surveillant toujours le niveau d’huile de nos cœurs que : Le temps, oui le temps qui passe, celui qui passe au fil des années et ce jusqu’à la grande rencontre, le temps, c’est surtout de l’amour. Amen

P. Laudet

Cathédrale Saint Jean. 12 nov 2017 32e dim ordinaire Matthieu 25, 1-13

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